Pour 2007, la revue

est heureuse de vous présenter
une nouvelle formule :
0 + (1×2) + (345×6) + 7 - (8×9)
et de vous souhaiter une très bonne année
COMPTES-RENDUS DE LECTURE N° 5
Tokyo,
Éric Sadin, P.O.L, 2005 (ISBN: 2-84682-106-3), 192 p., 21 euros
Comment écrire la ville ? Comment trouver une écriture qui puisse représenter, non pas la ville comme ensemble architectural, mais la mobilité caractéristique de la vie en contexte urbain ? Cette question hante la littérature dite moderne depuis plus de cent ans et ses enjeux résument bien la logique d’une forme d’écriture qui tente de dépasser le conflit stérile de la tradition et de la rupture. Les grandes tentatives de rendre compte de la ville, en français comme en d’autres langues, ont toujours cherché l’équilibre entre les nécessités de l’avant-garde (sans rupture par rapport aux modèles reçus, la représentation rate forcément son coup) et les contraintes du réalisme, malgré tout (car sans souci de représentation, l’objet même de l’écriture s’évapore très vite). Le travail d’Éric Sadin, d’abord dans son évocation de New York (Sept au carré, éd. Les Impressions Nouvelles, 2002), puis dans sa transposition de Tokyo, ne se contente pas de renouveler les expériences décisives d’un Michel Butor (Mobile, éd. Gallimard, 1962) ou d’un Maurice Roche (Compact, éd. du Seuil, 1966). S’appuyant sur une observation fouillée de l’intrication des mots et des choses, de la ville et des signes qui s’y découvrent, fort aussi d’une réflexion théorique sur l’impact de la culture numérique sur la ville comme sur les systèmes de communication, Éric Sadin parvient à imposer une vision absolument moderne de la manière dont s’effectue dans une métropole postmoderne le transport des hommes et des messages. La grande nouveauté de ce livre, à la fois énigmatique et transparent, immédiatement accessible et résistant à toute lecture rapide, est double. D’une part, le livre d’Éric Sadin offre littéralement une vision, mais celle-ci fait l’économie de toutes les facilités techniques permettant de rendre visible la surface des choses : l’image est partout, mais elle passe à travers une typographie très surveillée. D’autre part, Tokyo fonctionne lui-même comme une immense machine à faire communiquer des objets, des lieux, des pratiques, des situations parfois très éloignés les uns des autres. D’une page à l’autre, on entre dans des univers sans cesse nouveaux, mais qui s’agrègent au lieu de s’empiler, voire de s’effacer mutuellement. Le passage à travers le livre devient ainsi parcours, initiation, révélation.
Jan Baetens
Anagrammes d’Unica Zürn
À l’occasion de l’exposition de dessins, d’aquarelles et d’anagrammes d’Unica Zürn à la Halle Saint-Pierre (jusqu’au 4 mars 2007), signalons que Grégory Haleux consacre dans son blog http://www.cynthia3000.info/blog/p,29/ un long article sur les poèmes anagrammatiques (ceux d’Unica Zürn, bien sûr, mais aussi ceux de Michelle Grangaud, d’Oskar Pastior ou encore de Patrice Besnard, d’Élisabeth Chamontin et de Gilles Esposito-Farèse).
Anagramméana
Poème en huit chants de Gabriel-Antoine-Joseph Hécart – Texte présenté et annoté par Alain Chevrier - Editions Plein Chant, Imprimeur-Editeur de la Bibliothèque facétieuse, libertine & merveilleuse – 160 p. – 12 €
Les amateurs d’anagrammes et de curiosités poétiques seront reconnaissants à Alain Chevrier d’avoir retrouvé et étudié ce texte, et aux éditions Plein Chant de l’avoir si bellement édité.
La quatrième de couverture indique que :
« Anagramméana est une des pièces les plus singulières de la littérature française. Construit sur une contrainte lexicale et rimique à base d’anagrammes, c’est le plus long poème de non-sens en notre langue.
L’érudit provincial Gabriel Hécart, qui l’a composé en 1821, a été classé parmi les fous littéraires alors qu’il n’était fou que de littérature. Réédité en 1867, cette œuvre n’a été connue que par un petit nombre d’élus.
Le texte est ici établi d’après le manuscrit, et il est enrichi par des notes inédites de son auteur sur son vocabulaire. En postface, une présentation historique et critique éclaire d’un jour nouveau cette œuvre pré-oulipienne. »
La première moitié du livre est composée de ce long poème (962 vers octosyllabiques) effectivement enrichi de définitions et commentaires extraits d’un Dictionnaire Anagrammatique (le premier du genre en langue française) qu’Hécart avait réalisé au préalable mais laissé à l’état de manuscrit, ainsi que d’éclaircissements apportés par Alain Chevrier sur le sens de certains mots.
Dans sa postface, Alain Chevrier explique ainsi le principe formel du poème : « Les 962 vers intègrent 1862 mots anagrammatiques. Ceux-ci sont inclus sous la forme de mots pivots, dans un vers ou dans un distique» (il ne s’agit pas à proprement parler d’un poème anagrammatique).
Voici par exemple les premiers vers du chant septième :
Quand parfois je mire une rime
Je suis à la merci du crime ;
Pour suer si l’on veut m’user,
Moi je renonce à m’énoncer.
Auguste cruel pour son lucre
Lorsqu’il voulait sucer du sucre,
Avait un scarificateur
Qu’il faisait sacrificateur.
C’est souvent drôle et assez virtuose.
La seconde moitié c’est une longue postface d’Alain Chevrier avec, en particulier, un portrait de Gabriel-Antoine-Joseph Hécart, érudit et collectionneur picard, auteur entre autres d’un Dictionnaire d’argot (sans doute l’un des premiers du genre), d’un Dictionnaire rouchi-français (salué par Charles Nodier) ou d’un recueil de Serventois et sottes chansons couronnées à Valenciennes.
On y lit également une analyse sur la place de ce poème méconnu dans la poésie du non-sens, dans les jeux littéraires et l’histoire de l’anagramme.
Michel Clavel
Le sonnet au risque du sonnet
Textes réunis par Bertrand Degott et Pierre Garrigues, « Critiques littéraires », L'Harmattan, 2006, 430 pages, 35 €.
Si quelque définition qu'on donne du sonnet l'on y trouve aussitôt des exceptions, on ne peut que remettre en cause la notion de forme fixe.
Qu'est-ce qui a poussé et pousse toujours le poète à inventer à partir de cette forme comme à la détourner? D'où vient que parlant du sonnet entre spécialistes on ne désigne jamais tout à fait la même chose? — le sonnet italien différent du sonnet anglais, tous les deux différents du sonnet espagnol… Le sonnet ne s'affirme-t-il pas comme "genre" d'autant qu'il est mis en péril comme « forme » ? Le sonnet aujourd'hui ne devait-il qu'à son saccage de n'être pas tenu pour mirlitonnant ? Les vingt huit articles ici rassemblés abordent ces questions en confrontant les siècles et les langues. Ils étudient le sonnet entre la théorie qui codifie et la pratique qui modifie, comme l'enjeu d'une dynamique à la fois conjointe et contradictoire de la norme et de la forme.
Les auteurs abordés sont, pour le domaine francophone, Ronsard, Marin le Saulx, Nerval, Jacottet, Jean Sénac, Lubomir Gentchev, Jacques Roubaud… Pour le domaine anglophone, Shakespeare, D. G. Rossetti, G. M. Hopkins, E. E. Cummings, Patrick Kavanagh, Louis Zukofsky… D'autres articles traitent du sonnet polonais, du sonnet italien au XXe siècle, du sonnet espagnol de Quevedo à nos jours…
Ce livre est né au colloque international et interdisciplinaire « Le sonnet au risque du sonnet », organisé les 8, 9 et 10 décembre 2004 par l'Équipe de recherche « Poétique des genres et spiritualité » de l'Université de Franche-Comté, sous la responsabilité de Bertrand Degott, avec la collaboration de Pierre Garrigues.
Alain Chevrier
L'Hexaèdre, 2006, 20 euros, 192 pages 11,5 x 15 cm
Tous ceux qui apprécient une écriture raffinée, entre la 'Pataphysique, l'Oulipo et un certain non-sens seront séduits par ce Minuscules dans lequel Guillaume rassemble et développe quelques-uns de ses meilleurs morceaux. Quinze pièces, imprimées et illustrées à l'ancienne, enrichies par ornements, frontispices et culs de lampe nous promènent d'abécédaires phonétiques en isovocalismes, d'holorimes culinaires en haïkus de sonorités nipponnes et transcrites en katakana, sans compter les historiettes dont Guillaume a le secret, comme ces histoires dont la conclusion est bègue, ces récits alphabétiques en boucle, ces douze menus à thèmes inattendus, des palindromes ou ces sonnets paresseux en allitérations, pour lesquels il utilise de superbes caractères typographiques, signés du maître Pierre di Sciullo. N'oublions pas quelques hommages manifestes à Perec (poèmes saturniens ou récit musicaux) ou à Luc Étienne (Cultes et Luc*)
Précipitez-vous sur ce Minuscules bijou car je crois que le nombre d'exemplaires est plus que limité.
*Rappelons que le palindrome est une spécialité de base de Guillaume Pô, qui avec L'ascension de l'Etna (Cymbalum Pataphysicum, n° CXXV, collection Cartaphilus 3), 1998, a publié un poème de 983 lettres, palindrome horizontal avec une seconde lecture, verticale, grâce au caractère Basnoda, composé également par Pierre di Sciullo, à la demande de Bernard Magné, pour illustrer le palindrome vertical de Georges Perec : andin basnoda a une epouse qui pue.