FORMULES

Extrait du numéro 2


Jan Baetens et Bernardo Schiavetta

À propos de Formules numéro 1

La sortie du premier numéro de Formules a permis de vérifier l'intérêt qui existe aujourd'hui pour le domaine que notre revue entend couvrir. Les réactions, nombreuses et souvent positives, nous confortent dans l'espoir que Formules est venue répondre à un besoin, celui de trouver un lieu de rencontres pour tous ceux qui pratiquent les écritures à contraintes, pour ceux aussi qui les étudient, ainsi que pour un public de lecteurs sensibles à leur séduction.

À faire le rapide survol des critiques de presse tant générale que spécialisée, puis des réponses de lecteurs ou des échos plus confidentiels recueillis au hasard des rencontres, il se manifeste d'emblée que le pari de la diversité ciblée qui est le nôtre constitue indéniablement une préoccupation majeure de tous ceux qui s'intéressent aux écritures sous contrainte. On avait pu craindre que le choix exclusif d'un seule tendance de l'écriture littéraire ne nous expose à la monotonie ou, pire, au dogmatisme. Nous croyons maintenant pouvoir affirmer le contraire, car cette vigoureuse tendance que nous appelons les « littératures à contraintes » est bel et bien, comme le proclame sa dénomination, objectivement plurielle.

C'est pour cette raison, que Formules ne se propose pas de suivre une ligne, mais d'explorer un domaine. Cela a été d'emblée bien perçu, et la diversité des contributions créatives et surtout l'ouverture de notre projet (y compris à des voix dissidentes ou sceptiques) sont les traits de Formules qui ont été le plus mis en exergue dans les comptes-rendus de la presse.

Nous voudrions ajouter ceci : les analyses de l'Ouverture de notre premier numéro, trop affirmatives, sont en fait des hypothèses de travail, qui se modifieront sans doute. Nous pouvons nous tromper, mais, plutôt que de nous installer dans une « fin de l'Histoire » littéraire, nous pensons que les « littératures à contraintes » représentent, aujourd'hui une voie majeure de la véritable modernité.

Une nouvelle modernité qui loin de tout formalisme vide, fait le pari d'un formalisme plein. Une nouvelle modernité constructive et rigoureuse, différente, surtout, des molles écritures postmodernes, mais très différente également des productions « néomodernes » proposées par les derniers héritiers de la tradition iconoclaste des avant-gardes historiques.

Avons-nous parfois allègrement confondu concept esthétique et goût esthétique ?. Cela reste à corriger, car le sens critique reste notre dernière idole. Mais soyons clairs : certes, Formules se propose d'étudier, dans le domaine de la recherche théorique et de l'érudition, toutes les écritures à contraintes, sans autre choix que celui de l'intelligence critique ; par contre, dans la quête de textes de création, notre goût n'est pas éclectique ni consensuel : Formules veut privilégier le savoir-faire contre l'à-peu-près, le sens contre le non-sens, le plaisir de la lecture contre la fausse difficulté, ou la laideur faussement « moderne ». Bien entendu, notre goût pour la rigueur n'exclut pas la légèreté ni l'humour, ni (surtout) l'aménité.

Notre critère de choix n'est pas, en premier lieu, la qualité de l'écriture, mais la qualité de la contrainte dans l'écriture : autrement dit, des textes de grande qualité, mais non bâtis sur un programme formel, seront (avec regret) exclus, tandis que pourront (parfois) être édités des textes non aboutis, mais ayant des possibilités d'extrapolation ou de perfectionnement qui les rendront stimulants à défaut d'être « beaux ».

Face aux gestes uniques et définitifs des défuntes avant-gardes, la réécriture et l'émulation constructive restent, à notre avis, l'une des caractéristiques majeures de cette nouvelle modernité que nous explorons. L'émulation rendait dynamiques les « formes fixes » d'autrefois. L'émulation dynamisera et relativisera nos « formules », aujourd'hui et surtout demain.

Par ailleurs, nous avons eu le plaisir de recevoir d'emblée des propositions en grand nombre, et souvent de très grande qualité. Nous avons publié dans notre numéro 1 un écrivain inédit, Hervé Lagor, et nous avons appris avec plaisir qu'il avait été remarqué par le critique de Libération. D'autres écrivains inédits sont publiés dans le numéro 2, à côté des grands auteurs qui nous honorent de leur collaboration. Cette réponse positive de tout type d'auteurs est le plus bel hommage qu'une revue puisse recevoir, et l'apport indispensable à la diversité et à l'ouverture que nous recherchons.

Toutefois, en dehors des enjeux proprement littéraires, quelques lecteurs et auteurs (à l'image, par exemple, de Jean-Marie Laclavetine dans notre premier numéro) ont émis des réserves à propos de notre éditeur, L'Âge d'homme. Le directeur de cette maison, d'origine serbe et pro-serbe, a manifesté, comme bon nombre d'intellectuels français (Bernard Henry Lévy, Jean Dutourd, Alain Finkielkraut, entre autres), des prises de position tranchées dans le douloureux conflit yougoslave. Lorsque nous lui avons suggéré de repréciser par voie de presse ses convictions, il nous déclara qu'il avait désormais l'habitude de voir ses propos déformés, autant à gauche qu'à droite, et qu'il ne se justifiait jamais, son catalogue étant sa seule réponse.

Formules serait donc une revue apolitique ? Certes non, car cela est humainement impossible. Mais, ici encore, les positions intolérantes et totalitaires des avant-gardes historiques, à l'image du pontificat de Breton, doivent être dépassées. Nous sommes farouchement contre toute attitude antidémocratique. Ni futuristes fascistoïdes, ni révolutionnaires surréalistes, ni situationnistes, notre très-sage choix est, enfin ! le sens critique, et surtout la démocratie, au sens propre et figuré, dans la réalité et dans la fiction littéraire, dans la théorie et dans la pratique. L'hyperconstruction des littératures à contraintes est une voie, mais elle n'est pas la seule voie.


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